Dramaturgie

Note d'intention

Le soleil même pleut évoque les contraires, l’impossible, l’allégorique, le changement, la fin, la chaleur et les larmes, l’abstrait, l’infini.

Pour aller loin, il faut partir de tout près et les premières actions à accomplir sont intérieures.
— Krishnamurti, 1948.

J’écris pour enterrer, pour revivre l’enterrement, pour ne pas oublier, pour raviver, pour vivre avec ces blessures là, encore. Pour enterrer, mais mieux.

ll y a certaines histoires qui nous brûlent et qu’on a besoin de raconter. Pas seulement pour parler de ses histoires à soi mais parce qu’il semble qu’elles touchent du monde autour de soi. Parce que ces histoires font si mal qu’au départ on les tait. C’est vrais : qui n’a pas un proche, une amie, un père, une femme, un enfant qui meurt du cancer ? Sommes-nous isolés face à cette perte, ce deuil ? En parle-t-on? Le théâtre est le lieu de tous les démons. La scène qui transgresse ces tabous délie les penssées, les langues. Elle nous rassemble, en un lieu, à un moment précis pour le faire. C’est parce que depuis cette mort-là je crois encore plus à l’amour, que je vous convie à vous rappeler vos morts, vos peines. Pour voir encore la beauté après une mort, et se sentir bien (en faite) d’être là. Vouloir parler de nos failles, nos peurs mais transposées en un instant théâtral visuel et sonore intense est une épreuve j’en conviens – mais réjouissante et nécessaire.

Prologue

Dans la basse Egypte, bien avant la venue des prophètes, lorsqu'un pharaon mourait, on emmenait son corps dans une gigantesque pyramide de pierre, qui se dressait dans le sable, et on l'y enfermait pour l'éternité.

Pour qu'il ne soit pas seul, on aménageait au cœur de ces gigantesques mausolées des pièces luxueuses destinées aux domestiques, aux servantes et à toutes les femmes de Pharaon.

Ces chambres étaient décorées de leurs objets personnels, de leurs étoffes favorites, il y brûlait des herbes aux parfums enivrants, et c'était fête pour elles de s'y laisser enfermer.

Avant la fermeture des lourdes portes de pierre, chacune racontait sa vie, chantait une dernière chanson, embrassait son enfant, saluait sa mère.
Il y avait en elles le désir irrépressible et violent de dire encore une fois ce qu'elles avaient été, ce qu'elles avaient voulu être, ce qu'elles avaient fait, ce qu'elles ne seraient jamais plus.

Et ce récit des plus beaux souvenirs de chacune était ponctué d'un souffle d'acceptation, d'un "oui, je veux bien, oui" qui devenait récurrent, qui était la raison essentielle de toute une vie d'esclavage qu'elles avaient aimé, qu'elles faisaient semblant d'aimer.
Le dernier "oui" qu'elles prononçaient était le plus lointain d'entre les "oui", car déjà, entre elles et leur passé, entre elles et leur vie, il y avait un bloc de pierre qui ne s'écroulerait plus jamais.

Peu à peu, les herbes qui avaient troublé leur discours - parfois embrouillé, fait d'enchaînements étranges, d'enchevêtrements de souvenirs, de noms, de sensations - les endormaient et comme le cadeau ultime à leur maître Pharaon, elles mouraient à ses côtés soulagées d'avoir transmis à leur famille leur mémoire toute crue et toute pure comme devrait être transmise toute mémoire.

Voilà

Toi aussi tu seras enfermée dans un sarcophage immense, une tente noire et parfaitement rectangulaire, le plafond très bas, dans laquelle seront entreposés tous les objets dont tu auras besoin pour le voyage d'entre les morts, où brûleront toutes les herbes que tu aimes et que tu as toujours aimées.

Toi aussi, tu recevras pour la dernière fois ta famille, tu iras l'accueillir, et ils seront entre la joie et la douleur, ils n'oseront pas plus rire qu'ils n'oseront pleurer, et toi, tu leur raconteras le premier jour où tu l'as amené à te parler mariage, et tu parleras du long baiser, et de Larby Sharon, et des jardins de l'Alameda, et chacun t' écoutera pour la dernière fois - peut-être serait-ce trop de dire que chacun t'écoutera pour la première fois.

Et toi, tu raconteras ton Pharaon, déjà mort, à tes côtés, juste dans la pièce d'en face et qui ne peut plus rien dire, et que tu as aimé, et que tu as dépassé et qu'aujourd'hui, par ta présence de conteuse tu supplantes encore.

Et puis, peu à peu, tu sentiras tous ces parfums délétères te monter à la tête, quelques mots, quelques images s'échapperont encore de ta bouche, puis tu t'évanouiras doucement tandis que sur la pointe des pieds, ta famille regagnera la sortie et refermera cette porte qui sera ta dernière angoisse.

Peut-être verras-tu encore quelques instants les Juifs et les Grecs, les Espagnols qui ont toujours l'air fier et les Arabes qui se baladent avec leurs ânes, peut-être tu entendras encore quelques secondes les gens de l'Andalousie et les cris du marché aux poissons, peut-être tu reverras un bref instant la mer écarlate quelques fois comme du feu et les glorieux couchers de soleil et les figuiers.

Et là, tu diras "oui", une dernière fois, "oui, je veux bien, oui".

Jean-Christophe Lauwers, 1994

Pourquoi l’autobiographie

Le texte est un monologue conçu pour le théâtre. La démarche de cette écriture est plus sensitive, instinctive que réfléchie. Pour moi c’est : la mise à nu / la mise à soi. Je voudrais défendre l’acte d’écrire. Ecrire est en soi un acte fondateur, une libération, la liberté même. C’est l’histoire d’une femme qui s’offre, par la langue, pour contrer le mutisme social à propos de la mort, du deuil et du cancer. Et ce, dans la relation à l’autre, au spectateur dans son fauteuil. Car en parlant «de soi» on parle évidemment à l’autre. C’est de cette liberté que je veux parler, cette recherche de soi par l’autre.
Le texte contemporain autobiographique est une démarche avouée et affirmée d’artiste osant une expérience sur soi. Un autoportrait, comme l’entreprend le peintre. J’aime à penser la démarche du peintre qui se peint lui- même. Avec son propre style. Van Gogh, Kokoschka, et les contemporaines Vanessa Beecroft, Karen Kilimnik. Je voudrais arriver à faire mon autoportrait scénique avec mon propre style artistique.

L’écriture fait revivre les morts, fait retentir leurs questions, leurs actions.
Et les rires sont permis, l’absurde touche aussi.
Le mort rassemble les vivants ou les vivants rassemblent
le mort?

La notion du « Manifeste »

En réalisant Le soleil même pleut, je veux témoigner de plusieurs choses.
Je veux témoigner de ce qui se passe dans ce couloir délaissé (heureusement pas totalement) par la vie «normale».
Ce couloir qui est comme une île de désespérance à laquelle, pour ceux qui se portent bien, il est dangereux de prêter attention.
C’est une réalité qui peut faire peur : la maladie, la mort.

Pourquoi aurions-nous peur de ce couloir ?
Est-il le miroir de ce que nous sommes ?
Est-il le reflet de nos erreurs et nos manquements au sein de notre vie active – trop active ?
Vie décentrée de ce à quoi on tient le plus ; l’amour, l’autre, l’être aimé.
Ce couloir est-il un écho – quand on peut l’écouter – à notre traîtresse de vie ?
Celle qui court, consomme. Celle qui tait la souffrance.
Celle qui ne voit pas l’autre.

Aujourd’hui mes questions sont alors : Comment sortir de la vie ne fut-ce qu’un instant ?
Comment s’arrêter pour essayer d’inventer autrement ?
Comment être soi ou face à soi ?
Comment ne pas être cynique ?
Comment rester en lutte malgré la fin inévitable ?
Comment ne pas se laisser emporter par la tristesse ou la colère ?
Comment ne pas être seulement dans la protection de sa propre personne?

J’essaye de répondre par l’expérience que j’ai vécue dans ce couloir. Moi, face à ces personnes qui étaient là pour mourir et que j’ai côtoyées, aimées, écoutées, pendant quelques mois.
Je me repositionne aujourd’hui avec ce spectacle et redis ce qu’elles m’ont dit, ce qu’elles m’ont appris.

Créer Le soleil même pleut, c’est ma façon à moi d’agir, de répondre, de rester en alerte, en vie.
D’une manière volontaire et involontaire, impulsive et construite, consciente et inconsciente, avec flou et lucidité.

Les tabous

Existent-ils dans le theatre occidental en 2009? 

En écrivant Le Soleil même pleut, je n’ai jamais pensé au tabou ou à ce que l’institution ou les spectateurs pouvaient en penser. J’ai écrit ce que j’avais dans le cœur et ce que je ressentais profondément. Et voilà que « çà » peut susciter le débat. Pourquoi?

Car un jeune homme qui meurt d’un cancer, ce n’est pas juste. C’est révoltant. Parce que «le destin» est incompré- hensible et que « tout ça » doit vouloir dire quelque chose, «tout ça» devrait servir à quelque chose.
J’analyse autant que je peux: ce qui dérange, ce qui touche trop, ce qui ennuie.
J’analyse mon engagement par rapport à ce que j’ai vécu et ce qui m’ y intéresse.
J’analyse mon passé.
J’ai souffert du tabou, des tabous – autour de la maladie, autour de la mort, autour du veuvage.
J’ai souffert du manque de parole, j’ai souffert du manque d’écoute,
J’ai souffert de la peur des autres.
J’ai souffert des clichés de la société.
J’ai souffert de la peur des groupes face à un évènement malheureux et pourtant «normal»: la disparition.
J’ai souffert du manque d’action, de gestes.
J’ai souffert du manque de cultes, de rites, de repères sociaux, de solidarité.
J’ai souffert du manque de rassemblement autour du mort et j’en souffre encore aujourd’hui.
Je souffre du manque de moments de partage autour des souvenirs du mort.
Je souffre des blocages des familles, des amis, des proches autour du mort, de solitude autour du mort, et je ne suis pas la seule.
En jouant, certaines langues se délient, certains pleurs se décoincent, certains souvenirs renaissent.

La Scène

La scène accueille le «polychronique», le passé et le futur, mais aussi le monde intérieur et celui de l’au-delà, les rêves, les spectres, le plateau s’ouvre à la nature, ou bien devient un espace dans lequel réel et irréel cœxistent (l’un des amants est vivant tandis que l’autre est mort, ils se rencontrent seulement dans leurs rêves).

... La scène devient donc une sorte de nouveau territoire où les frontières se diluent, frontières entre les arts, entre les cultures, entre les temporalités, entre le monde des vivants et celui des disparus.

Béatrice Picon-Vallin

Dionysos ou Apollon

Si le théâtre à la base veut parler de la mort, du mort ou des morts, moi je veux en parler en exprimant la pulsion de vie que j’ai ressentie – forte, au fond de moi.

Le Dieu des jonctions, des opposés, des ambiguïtés (mort– vie, homme–femme) et des excès, dieu de l’ivresse et de l’extase, c’est Dionysos – deux fois né. C’est aussi le dieu de l’hiver, de la fête des morts ; le dieu de la traversée des ténèbres, celui qui permet à ses fidèles de dépasser la mort par la conquête de l’immortalité. Il représente la figure de l’autre, de ce qui est différent, déroutant, déconcertant.

Il est surtout le père de la tragédie. C’était au départ une sorte d’illustration du culte.
La tragédie avait une forme littéraire scandée particulière. Les chants et musiques dionysiaques font appel aux percutions et aux flûtes. Ils sont dissonants, syncopés, provoquent la surprise et parfois l’effroi. En ce sens, Dyonisos est l’antithèse d’Apollon, qui patronne l’art lyrique et l’harmonie.