Mise en scène

Les Cahiers du Symbolisme

Dans les Cahiers du Symbolisme on trouve la connivence des contraires. Dans cette pièce je voudrais parler de la complémentarité des contraires. C’est quelque chose de très paradoxal ; on peut par exemple tenter de ne plus opposer le conscient et l’inconscient, mais prendre conscience qu’ils sont dans un frôlement constant. C’est très important pour cette pièce de Maeterlinck d’ouvrir une porte dans cette direction. Il y aurait comme “une sympatie entre les cîmes des montagnes et le fonds des mers”(Régy). C’est certain que si on abat les bar- rières entre des valeurs opposées, on crée un territoire inconnu, difficile à aborder, mais tout à fait nouveau qui peut être un champ immense pour le théâtre.

“Je voudrais un théâtre qui tourne le dos au réalisme psychologique ainsi qu’aux messages politiques simplifiés” (Sarah Kane). Ces deux directions sont pour moi vaines aujourd’hui ; je voudrais continuer à leur tourner le dos. Je voudrais représenter un théâtre fort et dense dans sa forme ET son contenu. C’est ce que j’ai éprouvé dans Le Soleil même pleut (Manège. Mons, festival Via). Là, en faisant vivre l’expérience de la mort de l’autre, ici en faisant vivre l’expérience de l’amour (Mélisande).

Durée prévue pour la pièce : 1h45’.

L’histoire se passe pendant une famine. Assis en tailleur sur le plateau ou blottis dans un coin, somnolant contre un mur à plusieurs, il y aura toujours des pauvres sur le plateau ; toujours avec une oreille tendue, mais pas vraiment “présents” ni impliqués dans ce qui se passe sur scène. Ils ne regardent pas dans la direction de l’action, mais montrent plutôt une nonchalance, ou une distance, un relâchement ; ils mènent des actions parallèles sans intérêt premier (ramasser des coquillages-gratter l’écorce de l’arbre-manger dans son coin- etc.) sans pour autant alourdir l’ambiance. Les chants, le son des voix sont aussi une manière d’être présent sur scène sans être directement impliqué dans l’action.

Mon plus grand souhait serait de voir tous les comédiens et les musiciens sur scène sans relâche. En effet, avoir six acteurs et quatres musiciens sur le plateau est une belle opportunité pour créer des tensions parallèles ou opposées à l’action. La pièce en présentera déjà avec la présence soudaine des trois pauvres dans la grotte, souffrant de famine et de froid, alors que les deux jeunes gens se préoccupent d’une bague en or perdue et d’un mari mal- heureux en amour. Tandis que les uns sont dans la survie, les autres sont dans l’aveuglement. Dans ces cas-là, le surlignage du sens n’est pas toujours intéressant, mais les preuves vivantes des contraires peuvent mener à des questions intéressantes.

Maeterlinck a inventé des héros qui transgressent les lois : Mélisande tombe amoureuse et embrasse le petit frère de son mari. Golaud tue son petit frère et violente (veut tuer) sa jeune femme. C’est en violant des lois qu’ils parviennent à une profondeur d’expérience (comme Penthesilea de Kleist que j’ai monté en 2006 : elle déchire la chair d’Achille avec ses dents) dont les autres sont dépourvus. Ils atteignent le statut de héros par l’intermédiaire d’actes de transgression qui peuvent être, parfois, des actes de régression. La régression du héros le met dans l’isolement de son propre esprit, mais c’est en même temps une descente dans l’humus nourricier d’une vie nouvelle, un chemin vers une conscience nouvelle. C’est le cas de Golaud qui révèle à la fin : “Où es-tu? — Mélisande ! — Où es-tu ?... Ce n’est pas naturel ! Mélisande ! — Où es-tu ?... Je ne sais rien ; c’est inutile... Elle est déjà trop loin de nous... Je ne saurai jamais !... Je vais mourir ici comme un aveugle !...”

Cette expérience personnelle intense des héros, faite de transgressions, sera mise en valeur par la forme même de certaines séquences. Je voudrais travailler sur des moments scéniques que l’on pourrait qualifier de “balistiques” dans la mesure où ils mettent en scène des mouvements : grands mouvements de balancier représentant un danger ; mouvements d’attraction/rejet de “l’autre” induits par des produits répulsifs, gluants, dangereux, goudronnés ou nauséabonds (évidemment simulés et sans danger ni pour les acteurs ni pour les spectateurs). Je m’inspire en cela de l’énumération des diverses tactiques des fleurs, que l’on trouve dans le livre de Maeterlinck.

Descriptif des personnages de la pièce

Il y a 6 personnage principaux dans cette pièce et je voudrais travailler avec 6 comédiens – 3 femmes et 3 hommes – de générations différentes.

Présence des 4 musiciens sur scène, sur toute la longueur de la pièce. Selon le travail de la composition et donc du besoin de l’interprétation, je les emploirai le plus possible sur la scène, en les intégrant au jeu du plateau. Je les vois tous les quatre, très serrés l’un contre l’autre, mais toujours en train de jouer, dans un coin, pour faire les pauvres que Mélisande découvre dans la scène de la grotte. Ils peuvent aussi faire partie des servan- tes qui entrent dans la chambre de la morte, pour faire la mise en bière (surtout si nous avons des musiciennes féminines, car cette tâche est (normalement) réservée aux femmes.

1- Mélisande, très jeune femme
Elle pleure, au début c’est la tristesse – elle renie son origine, les faits de son passé. Elle perd sa couronne d’or, elle perd sa bague en or. Elle chante, elle rit avec Pelléas. Elle cherche un refuge, la clarté, le ciel, la mer. Elle pose des questions, elle ne se résigne pas, elle ose dire non, elle ne s’habitue pas, elle résiste, elle proteste. Elle cherche l’amour, elle meurt sans véritable blessure, sans comprendre, sans voir son nouveau-né, de tristesse.

2- Golaud, homme (40 ans)
Golaud est veuf. Il a connu la perte de l’amour, il est perdu et se l’avoue. Dans la forêt, lieu sombre, seul, il cherche son chemin. A de nombreuse reprises dans la pièce il est à la chasse, il piste l’animal ou suit les traces de sang sur le sol, mais ne possède jamais l’animal. Tout au long de la pièce on dirait qu’il cherche quelque chose qui n’existe plus ; son amour ? Sa dernière poursuite dans la forêt est celle de sa jeune femme, comme un homme violent qui a perdu sa voie, il la blesse légèrement et se blesse lui même aussi, profondément. Il veut la vérité mais il reste aveugle.

3- Pelléas, très jeune homme
Il veut partir mais n’y parvient pas. L’annonce qu’il fait sans cesse de son départ lui donne une énergie, mais vaine car erronée. La grotte et l’eau stagnante le rendent malade, il veut bouger. Son amour pour Mélisande est impossible, sa relation avec son frère aussi, du même coup. Il nous parle de l’impossibilité de partir, d’être ensemble. Il meurt dans l’eau au fond du puits, comme dans un espace de régression (retour originel), il disparait. Il essaye de trouver avec Mélisande des lieux de clarté : la plage, les étoiles, ... pour voir ?

4- Geneviève, mère de Golaud et Pelléas (vers 60 ans) 
Elle est le reflet de la résignation féminine. Sans quête et sans révolte mais attentive à tout. La femme âgée qui a manqué de lumière et de clarté toute sa vie. Elle réagit avec cœur, elle est accueillante pour Mélisande, car elle connait la solitude depuis longtemps.

5- Arkël, Roi d’ Allemonde (Grand père de Golaud et Pelléas)
(vers 80 ans) Vieux roi, résistant. Son pays est en famine et en guerre. Un royaume en chute. Golaud : “Mais j’ai peur du roi, j’ai peur d’Arkel, malgré toute sa bonté, car j’ai déçu par ce mariage, tous ses projets politiques (...)” Arkël : “Je suis très vieux et je n’ai pas encore vu clair un instant.” “On se trompe toujours lorsqu’on ne ferme pas les yeux pour pardonner ou pour mieux regarder en soi-même.” “Je ne me suis jamais mis en travers d’une destinée. Il n’arrive peut- être pas d’évènements inutiles...”

6- Yniold, enfant de Golaud (du premier mariage)(vers 7 ans) L’enfant est là pour donner des réponses aux questions qu’on lui pose. Dans sa naïveté, dans ses mots léger, il fait ressentir toutes les tensions et il pleure car il veut épargner, cacher, protéger ceux qu’il aime.

TOUS les acteurs feront aussi les servantes, les pauvres, etc.

+ Les servantes
C’est un groupe de femmes, qui détient la connaissance intuitive de la vie et de la mort. Elles pressentent, et attendent le moment juste pour agir concrètement. C’est un groupe fort, nécessaire, qui institue des rituels, gestes quotidiens qui peuvent avoir un sens sacré (laver le sang).

+Les pauvres
Le peuple souffre de la famine, ils sont le reflet de la situation sociale autour du château.

Analyse de la pièce par les éléments de la nature

Les cheveux de Mélisande, symbole du rapport intime, la relient à Pelléas, dans une magnifique scène de proximité et de sensualité. Elle est à la fenêtre en haut de sa tour, lui est en bas. Ses cheveux deviennent enlacement, liens ou chaînes ; dans une autre scène avec l’eau, ils se confondent avec les branches du Saule. Les cheveux sont considérés comme le siège de l’âme. La chevelure étant une des principales armes de la femme, le fait que celle-ci soit montrée, ou dénouée est signe de la disponibilité, du don d’une femme. (Acte III, scène 2)

L’eau de la fontaine a une signification évidente qu’est la source de vie mais aussi celle de centre de régénération. La fontaine est un lieu de rendez-vous pour les jeunes amoureux illicite. Ils s’y retrouvent plusieurs fois dans la pièce, la première fois pour se découvrir, la deuxième fois pour se révéler et la dernière fois pour s’y embrasser et mourir.

L’eau des souterrains du château - des grottes est ici une eau stagnante, masse d’eau représentant symboliquement l’infinité des possibles car elle contient tout le virtuel, les promesses de développement. Ici (scène III) il n’est plus question de vie : Golaud parle au contraire “d’odeur mortelle”, il demande à son petit frère Pelléas d’en faire l’expérience : “Sentez-vous l’odeur de mort qui monte? - Allons-y ...et penchez-vous un peu. Elle viendra vous frapper au visage.”

La grotte est dangereuse, noire. Très grande et très belle. Il y a des stalactites qui ressem- blent à des plantes et à des hommes. Elle n’est pas encore explorée jusqu’au fond. Quand on y allume une petite lampe, la voûte est comme couverte d’étoiles, ce sont les fragments de cristal ou de sel qui brillent ainsi dans le rocher. Scène III, elle abrite aussi trois vieux pauvres à cheveux blancs (une grande famine désole le pays) ; ils se sont endormis contre le roc. La caverne est réceptacle d’énergie tellurique, elle peut être aussi l’archétype de la matrice maternelle.

La grotte et la descente vers la grotte. Ses parois sont merveilleuses et scintillantes – concretisé par une toile peinte géante de Marcel Berlanger sur une matière de fibre de verre, capable d’accrocher la lumière par l’arrière.

La mer, plage, le sable : c’est le côté de la clarté. C’est l’air, “l’air de toute la mer”, dit Pelléas. Le vent frais. La plage où les enfants vont se baigner, où Mélisande trouve de beaux coquillages.

La forêt est vieille et épaisse, elle entoure le palais. Elle est comme un sanctuaire à l’état de nature. Il y fait sombre, on n’y voit jamais le ciel clair, le soleil. Lieu des mystères am- bivalents, elle est génératrice des puissantes manifestations de la vie. Dans la pièce on y trouve des traces de sang de l’animal chassé.

L’arbre – le Saule, un élément végétal important, beau, imposant que l’on voit concrète- ment sur le plateau. Tout comme dans le théâtre Nô où la présence de l’arbre au milieu de la scène est indispensable, je n’imagine pas cette pièce sans la présence du Saule, où se mêlent les cheveux de Mélisande.

Acte 1, scène 1: La porte du château: 

Il s’agit pour les servantes d’ouvrir la grande porte du chateau (de l’intérieur) et de laver le seuil (à l’extérieur). Cette courte scène se veut une entrée en matière forte et intense. Cette action parait assez simple et pourtant, elle nous raconte ce que “laver” et “ouvrir” signifient, dans tous les sens du terme. Avec une des dernière réplique:”... et toute l’eau du déluge ne suffira pas”, c’est l’énigme. Tout reste en suspens, nous ne savons pas exact- ement de quoi il retourne. Cela nous situe immédiatement la cruauté, le ton tragique de la pièce. Notre imagination est sollicitée. La pièce a commencé à faire son effet.

Acte 5, scène 1: Une salle basse dans le château.
Nous retrouvons les servantes, qui attendent ou pressentent une fin, malheureuse, la mort de Mélisande. L’une d’elle raconte comment, en ouvrant la grande porte au petit matin, elle a trouvé les deux amants blessés. Il y avait du sang sur le seuil. Le plasticien Marcel Berlanger dessinera ou peindra au préalable sur une toile, qui pourra se déroulée, des sujets végétaux : plantes très détaillées, fleurs spécifiques, l’épaisse forêt qui entoure le château, un bout du château lui-même. Il dessinera aussi certains portraits, comme celui de Mélisande, de Arkel ou de Golaud.